Godin

Godin dans le temps

Gérald Godin (1938-1994)

Brève présentation de l’homme et du poète1

par André Gervais

Gérald Godin a publié son premier recueil de poèmes, qui est aussi son premier livre, en novembre 1960, quelques jours avant qu’il ait 22 ans. Jusqu’en 1993, il publiera huit autres recueils. Ces neuf recueils constituent l’essentiel de la nouvelle édition, revue et augmentée, de la rétrospective de l’ensemble de ses poèmes : Ils ne demandaient qu’à brûler (2001).  

 

Mais qui est, au juste, Gérald Godin?

  • Ceux qui l’ont connu au début des années 1960 savent qu’il était d’abord un journaliste, à Trois-Rivières puis à Montréal.

  • Ceux qui l’ont connu au milieu des années 1960 savent qu’il a écrit d’importants articles sur la question du joual2, ou encore qu’il a été le premier contact d’un jeune romancier inconnu, Réjean Ducharme, avec le milieu littéraire.

  • Ceux qui l’ont connu à la fin des années 1960 savent qu’il a publié, en tant qu’éditeur, l’un des livres importants de l’époque : Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières.

  • Ceux qui l’ont connu au début des années 1970 savent qu’il a été emprisonné durant les Événements d’octobre.

  • Ceux qui ont entendu parler de lui à l’occasion des élections de novembre 1976 savent que, dans le comté montréalais de Mercier, un poète venait de battre un économiste.

  • Ceux qui ont entendu parler de lui au tournant des années 1970-1980 savent qu’il a été ministre dans le gouvernement du Québec.

  • Ceux qui ont entendu parler de lui par tel article paru en octobre 1984 ou qui l’ont vu déambuler dans les rues du Plateau Mont-Royal savent qu’il a été opéré au cerveau.

Tous ces titres, ou rôles, ou gestes, ou événements (et plusieurs autres, dont je ne fais pas état ici) font que ceux et celles qui ont connu Gérald Godin durant toutes ces années n’ont pas nécessairement connu, si je puis dire, le même gars, le lien n’étant pas toujours fait entre ces diverses activités, telle nouvelle « dimension » s’ajoutant à la précédente ou la masquant.

  • Et ceux qui ont assisté aux spectacles de Pauline Julien, la grande interprète de chansons tant françaises que québécoises, n’ont pas nécessairement su que Gérald Godin et elle ont vécu ensemble une trentaine d’années!

 

Le poème d’où est tiré le vers qui, légèrement transformé, est devenu le titre général – Ils ne demandaient qu’à brûler – a été publié dans Sarzènes (1983), le sixième recueil, c’est-à-dire lorsque l’auteur est l’un des membres importants du gouvernement du Québec : ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration, membre du Conseil du trésor et ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française (ou Loi 101) tout à la fois. Dois-je préciser qu’il est très rare que, dans le feu de l’action, peu importe le pays ou le système politique, un député ou un ministre écrive et publie quelque livre de littérature que ce soit. C’est pourtant bien ce qu’a réussi Gérald Godin.

 

Lors de la première apparition du mot cantouque – c'est le titre de la première section de Nouveaux poèmes (1963), le troisième recueil –, une note l'accompagne: « dans les chantiers, outil qui sert à trimballer des billots. Ici: poème qui trimballe des sentiments. » Comment « saisir » ce mot manifestement inconnu qui, de surcroît, renvoie au vocabulaire technique d'une réalité mal connue? Comment « saisir » qu'il y a là, en fait, deux mots, deux homonymes, et que s'effectue précisément (par « Ici ») le passage de l'anglais (langue du fôremane, langue de la domination économique, incomprise du petit travailleur en forêt, au champ, en ville) au français (langue du poète, langue de l'assomption et de la réappropriation) en même temps que d'un référent régional, voire traditionnel, à une intertextualité, une modernité? Comment « saisir » ce qui, d'un mot, met en place une forme, celle d'un poème spécifique dont cet auteur développera l'enjeu – ruptures de contextes, changements de focalisation, jeux de pronoms, niveaux de langues, etc., dûment emmêlés avec une bonne dose d'humour et de tragique – pendant une dizaine d'années (1962-1972)?

 

Les pitounes – billots de quatre pieds tournés et retournés par le « cant-hook », outil du draveur, cet ouvrier des cours d’eau, qui sert à accrocher (to hook) pour pencher (to cant) et, par conséquent, pour faire rouler – deviennent, dans le domaine du poème, les vers du « cantouque », les quatre pieds n'étant peut-être que le nom, indéfiniment dit et redit, de Gérald Godin avec ses quatre syllabes, les o et i de son nom, également retournés, les i et o de billots. Surgissent alors telles équivalences : cant-hook et canto (via Ezra Pound, le grand poète américain), chantiers et chant, pitounes et toune, billots et éléments biographiques (remontés de l'enfance et de l'adolescence, puis des débuts de la vie publique).

 

En 1980, Gérald Godin écrivait ceci à propos de la poésie : « [...] les mots sont les citoyens de la poésie. Innombrables, imprévisibles, vivants, dynamiques, changeants, intraitables et qui, au fond, dominent absolument ceux qui croient s’en servir. » En 1981 : « La poésie est le champ de la liberté totale. Est-ce le seul? Peut-être. » Il suffit de mettre côte à côte ces deux propositions – les mots sont les citoyens de la poésie, la poésie est le champ de la liberté totale – pour mieux apprécier l’enjeu que constituait pour lui cette activité qui aura traversé toute sa vie.

 

L’occasion se présente donc, par le biais de Cantouque à Godin le documentaire de Michel Depatie, de renouer avec le poète.

 

1

Cette brève présentation emprunte sa matière à deux écrits d’André Gervais : « Notes pour une lecture des “cantouques” », dans Petit glossaire des « cantouques » de Gérald Godin (Québec, Éd. Nota bene, coll. « NB poche », 2000), et la présentation qu’il a faite de la nouvelle édition de la rétrospective des poèmes de Gérald Godin lors de son lancement le 10 mai 2001 à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal.

 

2

Le joual, dit le Dictionnaire du français Plus (Montréal, CÉC, 1988), est une « variété de français québécois qui est caractérisée par un ensemble de traits (surtout phonétiques et lexicaux) considérés comme incorrects ou mauvais et qui est identifiée au parler des classes populaires ». La question que pose le joual à la littérature, durant les années 1960 et 1970 particulièrement, est celle de l’introduction de la langue populaire dans l’écriture.

 

 

Bibliographie de et sur Gérald Godin

par André Gervais

De

Poèmes

Chansons très naïves, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 1960.

Poèmes et cantos, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 1962.

Nouveaux poèmes, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 1963.

Les cantouques, poèmes en langue verte, populaire et quelquefois française, Montréal, Éditions Parti pris, coll. « Paroles », 1966.

Libertés surveillées, Montréal, Éditions Parti pris, coll. « Paroles », 1975.

Sarzènes, Trois-Rivières, Écrits des Forges, coll. « Radar », 1983.

Soirs sans atout, Trois-Rivières, Écrits des Forges, et Cesson (France), la Table rase, 1986; traduit en anglais par Judith Cowan: Evenings at Loose Ends, Montréal, Vehicule Press, 1991.

Ils ne demandaient qu'à brûler, poèmes 1960-1986, préface de Réjean Ducharme, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Rétrospectives », 1987; poèmes 1960-1993, édition revue et augmentée par André Gervais, 2001.

Tango de Montréal, avec sept calligraphies de Stélio Sole, choix de poèmes en édition de luxe à tirage limité, Trois-Rivières, Écrits des Forges, 1987.

Poèmes de route, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Poésie », 1988.

Cantouques & Cie, choix de poèmes suivi d'un entretien par André Gervais, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Typo », 1991; édition augmentée, Éditions Typo, 2001; nouvelle édition revue et augmentée, 2012.

Les botterlots, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Poésie », 1993.

Roman, récit et nouvelles

L'ange exterminé, roman, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Fictions », 1990; traduit en anglais par Judith Cowan: Exterminated Angel, Montréal, Guernica, « Prose Series », 1992.

Tendres et emportés[1962-1964], récit et nouvelles, édition préparée par André Gervais, Outremont, Lanctôt éditeur, 1997.

Essais

[Jacques Elliott, Louis Fournier, Gérald Godin, Jacques Keable et Maurice Roy], 23 dossiers de « Québec-Presse » [1969-1971], Montréal, Réédition-Québec, 1971.

Nelligan revisité, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Lectures », 1991.

Écrits et parlés I. 1. Culture [1960-1990], édition préparée par André Gervais, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Itinéraires », 1993.

Écrits et parlés I. 2. Politique [1964-1992], édition préparée par André Gervais, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Itinéraires », 1993.

Traces pour une autobiographie. Écrits et parlés II [1961-1992], édition préparée par André Gervais, Montréal, Éditions de l'Hexagone, coll. « Itinéraires », 1994.

Correspondance

Pauline Julien et Gérald Godin, La renarde et le mal peigné. Fragments de correspondance amoureuse 1962-1993, Montréal, Leméac éditeur, 2009.

Sur (choix)

L'écrivain

Claude Filteau, « Godin Gérald, 1938-1994 », dans Michel Jarrety (sous la dir. de), Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, Paris, Presses universitaires de France, 2001, p. 307-308.

***

Raoul Duguay, « Gérald Godin ou Du langage aliéné bourgeois au langage aliéné prolétaire », Parti pris, Montréal, vol. IV, nos 5-6, janvier-février 1967, p. 95-99.

Gilles Marcotte, « Godin, Garcia, Saint-Denys Garneau », Liberté, Montréal, no 51 (vol. 9, no 3), mai-juin 1967, p. 79-83 [sur Les cantouques].

Axel Maugey, Poésie et société au Québec (1937-1970), préface de Jean Cassou, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, coll. « Vie des lettres canadiennes », 1972, p. 226-231 et suivantes.

Cécile Pelosse, « La recherche du pays chez Paul-Marie Lapointe et Gérald Godin - Concerto pour arbres », Voix et images, Montréal, vol. 1, no 1, septembre 1975, p. 80-88.

Claude Filteau, « Les cantouques de Gérald Godin : cohésion textuelle et contextualisation en discours », Itinéraires et contacts de cultures, vol. 6 (Paris-Québec), Paris, l'Harmattan, 1985, p. 121-140.

Pierre Popovic, « L'esprit d'aventure », Spirale, Montréal, no 76, février 1988, p. 8 [sur Ils ne demandaient qu'à brûler].

Robert Major : « Regards sur notre époque », Voix et images, Montréal, vol. XIX, no 1, automne 1993, p. 168-172 [sur Écrits et parlés I].

André Gervais, « Du "cantouque" comme poet's handbook » et « D'un dictionnaire sans définition », dans Sas, Montréal, Triptyque, 1994, p. 155-164 et 165-171.

Claude Filteau, « Poésie et oralité dans les années soixante. Les cantouques de Gérald Godin », et Joseph Bonenfant, « Le cantouque des cantouques québécois », dans André Gervais (sous la dir. de), Emblématiques de l'« époque du joual ». Jacques Renaud, Gérald Godin, Michel Tremblay, Yvon Deschamps [actes d'un colloque, Rimouski, 24-25 octobre 1996], Outremont, Lanctôt éditeur, 2000, p. 87-105 et 107-120.

Lucile Beaudry, Robert Comeau et Guy Lachapelle (sous la dir. de), Gérald Godin. Un poète en politique [actes partiels d'un colloque, Trois-Rivières, 14 mai 1997, et autres écrits], Montréal, Éd. de l'Hexagone, 2000, p. 11-55 particulièrement (les cinq chapitres de la première partie : « Les "mots citoyens" »).

André Gervais, Petit glossaire des « cantouques » de Gérald Godin suivi de Deux « cantouques » retrouvés, Québec, Éd. Nota bene, coll. « NB poche », 2000.

André Gervais, « D'une apostrophe. Lecture d'"Alberts ou la vengeance", nouvelle de Gérald Godin », Tangence, Rimouski, n° 72, été 2003, p. 127-145.

Karim Larose, La langue de papier. Spéculations linguistiques au Québec (1957-1977), Montréal, Presses de l'Université de Montréal, coll. « Espace littéraire », 2004, p. 172-197 particulièrement.

André Gervais, « Comment un poème déplace la "vérité" de l'histoire du monde. Intertexte et interdiscours chez José-Maria de Heredia et Gérald Godin », dans Louis Hébert et Lucie Guillemette (sous la dir. de), Intertextualité, interdiscursivité et intermédialité [actes d'un colloque, Montréal, 10-13 mai 2004], Québec, Presses de l'Université Laval, coll. « Vie des signes », série « Actes », 2009, p. 95-115.

Simon Beaulieu, Godin, documentaire sur la vie et l'œuvre du député-poète Gérald Godin, long métrage couleur, Les Films de Gary inc., 2011.

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L'éditeur et l'écrivain

Gérard Fabre, « Les passerelles internationales de la maison d'édition Parti pris », Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Montréal, no 2, 2010, p. 5-16.

Gérard Fabre, « Parti pris et Maspero », Bulletin d'histoire politique, Montréal, vol. 19, no 2 (La gauche au Québec depuis 1945), hiver 2011, p. 87-96.

Gérard Fabre, « Gérald Godin : poète, éditeur et "prisonnier de guerre" », Spirale, Montréal, no 246, automne 2013, p. 35-37.

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L'homme et l'écrivain

« Hommage à Gérald Godin » [témoignages donnés lors d'un grand spectacle, Trois-Rivières, 28 avril 1995, et autres textes et écrits), L'Action nationale, Montréal, vol. LXXXV, no 9, novembre 1995, p. 151-248.

Pauline Julien, Il fut un temps où l'on se voyait beaucoup suivi de Lettres africaines et de Tombeau de Suzanne Guité, Outremont, Lanctôt éditeur, 1998. (Plusieurs chapitres impliquent Gérald Godin.)

Louise Desjardins, Pauline Julien. La vie à mort, biographie, Montréal, Leméac, coll. « Vies et mémoires », 1999.